Le nouveau capitalisme dilue la distinction entre vie et travail parce qu’il met la vie entière au travail.

Pirater la vie

Le nouveau capitalisme dilue la distinction entre vie et travail parce qu’il met la vie entière au travail. Il atténue aussi la distinction entre le jour et la nuit parce qu’il peut se passer de la promesse d’un nouveau jour pour fonctionner. Ni le progrès, ni l’émancipation ne peuvent qualifier les lendemains vers lesquels nous nous acheminons. Sans autre but que celui de se soutenir soi-même (d’où l’importance que prend aujourd’hui le discours sur le développement soutenable), sans autre boussole que celle qui indique la meilleure façon d’éviter la catastrophe, le nouveau capitalisme suppose le déclenchement d’un mouvement vers une direction unique : un mouvement qui met en marche toutes les vies vers le monde. Depuis le jour de ceux qui peuvent être vus ou depuis la nuit de ceux qui ne sont que des ombres. Peu importe, nous devons nous inventer un chemin pour ne pas tomber hors du monde. Mais, ce parcours peut prendre des directions opposées. Si on a recours à une métaphore qui nous place dans l’orbite d’un des principaux conflits actuels, on peut dire que nous pouvons avoir deux objectifs : patenter cette vie, ce modèle d’une vie mise tout entière au travail, ou la pirater ; accepter que chaque mouvement de notre corps valide cette vie ou faire de chacun de nos gestes le point de départ d’un sabotage qui réussira à violer les codes d’accès au monde. Ce dernier objectif sera la mission de ceux qui, de jour comme de nuit, ne poursuivent d’autre aventure que pirater la vie.

Une vie mise entièrement au travail

Une des thèses les plus reconnues sur le nouveau capitalisme souligne qu’il a mis la vie entière au travail1. Mais, qu’est ce que cela signifie ? Normalement, cela fait référence à un phénomène bien déterminé : le fait que tous les lieux de la vie (les liens affectifs, les relations, les goûts), que toutes les compétences proprement humaines (le langage, la relation à l’incertitude, la créativité, la coopération sociale) aient été incorporés au processus de production jusqu’à en être considérés comme sa puissance véritable. Cette thèse décrit par conséquent une transformation du système productif où vie et production finissent par s’assimiler, du moins virtuellement. Les nouvelles formes de travail et de production du capitalisme cognitif le plus développé en sont les preuves.

Cependant, la question qui se pose est : cette description nous suffit-elle pour comprendre, dans toute sa radicalité, comment le nouveau capitalisme a mis la vie entière au travail ? Si nous ne voulons pas nous enfermer dans une analyse de la situation sociale qui place au centre le travail et qui, de ce fait, est aujourd’hui manifestement limitée, il nous faut aller au-delà de cette affirmation. Le nouveau capitalisme ne consiste pas seulement à amplifier et à intensifier l’exploitation de toutes nos capacités. Il bouleverse tout le processus nous permettant d’accéder au monde.

En quel sens ? Pour résumer, l’action du capitalisme global consiste à créer un monde où, pour pouvoir être à l’intérieur, il faut être en permanence en train d’y entrer car on ne peut jamais être complètement dedans. D’une part, la très forte contingence d’une réalité, où les relations sociales sont précaires, volatiles et fluides, nous oblige à revalider sans cesse, à tout moment et en tout lieu, notre appartenance au monde. D’autre part, comme il se présente comme un univers global et unique, le nouveau capitalisme nous installe dans une réalité qui ne laisse rien en dehors si ce n’est l’ombre de ce qui est condamné à ne pas exister. Il n’y a pas d’autre lieu. Il n’y a pas d’autre monde, mais seulement l’extérieur qui n’est que menace. C’est pourquoi, au-delà de la transformation du système de production qui produit une exploitation plus large, intense, qualitativement distincte des ressources humaines et sociales, affirmer que la vie entière s’est mise au travail prend un sens radical qu’il ne faut pas négliger : si elle s’est mise entièrement au travail, c’est parce qu’il faut être en permanence en train de rentrer dans le monde. Ce mouvement général auquel la vie, chaque vie est soumise, c’est en réalité ce qu’exploite le nouveau capitalisme. Que font le précaire et l’immigré, les deux figures principales du nouveau capitalisme, si ce n’est fondamentalement mettre leurs vies en mouvement ? Le premier passe sa vie à chercher du travail, le second la risque en traversant les frontières. En quête d’un emploi, en quête d’un nouveau pays, en quête du monde : la vie entière doit se mettre au travail.

Se connecter ou mourir

Les transformations du système de production s’accompagnent par conséquent de l’apparition d’un nouveau lien social qui substitue la logique de connexion à celle d’appartenance. Quelqu’un peut-il encore dire, parce qu’il en a fait l’expérience, ce que signifie faire partie d’une classe, d’un peuple, d’une communauté ? Ces réalités peuvent être des éléments fragmentaires de l’identité que chacun se construit quand il réussit à se connecter au monde. Mais, elles perdent toute signification et par conséquent toute efficacité relationnelle quand on est déconnecté. A partir de ces réalités, on ne tisse pas de liens. Dans notre société-réseau, toute relation sociale se construit dans l’isolement et la fragilité.

Isolement et fragilité, voilà ce qu’est véritablement le réseau en tant que nouveau dispositif du pouvoir et ce qui fait de chaque vie un code d’accès particulier au monde. Chacun a son password, s’il arrive à en obtenir un, si ce dernier ne devient pas caduc de façon imprévisible, un mot de passe personnel et intransférable, opaque pour les autres, indéchiffrable.

La logique de la connexion ne relève pas de l’intériorité mais de l’extériorité et elle fonctionne à partir de deux relations élémentaires : la relation de l’un au tout et la relation du tout au rien.

Un/tout : parce que chaque point d’un réseau se connecte seul au tout. De la même façon, dans notre société-réseau, chacun met en jeu, seul, sa relation au monde. Pour celui qui sait être dedans, c’est-à-dire connecté en permanence, alors oui des relations existent et même, la production fonctionne, toujours un peu plus, grâce à la coopération et l’intersubjectivité propres aux groupes et aux équipes. Cependant, le fait d’être dedans ou de ne pas y être ne dépend pas du groupe ou de l’équipe mais de chacun, de chacun comme employé du tout.

Cela explique que l’augmentation de la communication et de ses possibilités infinies puissent coexister, au sein d’une même vie, d’une même réalité, avec une solitude croissante. C’est la solitude de l’isolement fondamental sur laquelle se construit notre inscription dans la société. Cela n’a rien à voir avec l’isolement de celui qui vit loin de « l’agitation mondaine ». C’est un isolement qui nous rapproche du phénomène central de la vie contemporaine : la privatisation de l’expérience, privée parce qu’elle est passée à des mains privées, mais aussi privée parce qu’elle renvoie à la vie privée de chacun. Les succès, les échecs, les illusions, les obligations, les jugements, les valeurs, tout doit se résoudre dans le cadre de la vie privée de chacun. C’est pour cela que la vie aujourd’hui se présente comme une voie vers l’autoréalisation. La majorité trébuche sur ce chemin et se fatigue. La connexion commence à avoir des ratés. On se sous-estime, on est insatisfait, anxieux, déprimé etc. Le problème et sa solution sont toujours en soi, comme le conflit. Le monde entier a fini par faire partie de chacun d’entre nous, et, chacun, seul, ne sait que faire de lui. C’est trop lourd. Les âmes se brisent. La connexion s’interrompt définitivement.

Tout/rien : parce que, dans le réseau, être connecté, c’est être sous la menace de la déconnexion. C’est aussi cette relation qui fait fonctionner la logique du réseau et son système de domination. La fluidité des processus sociaux contemporains est l’autre figure de sa fragilité. Eh oui, tout est labile. Il n’y a rien qui soit définitivement établi, les entreprises naissent puis disparaissent, la bourse monte et descend sans jamais arriver à toucher le fonds… Tout semble pouvoir s’intégrer. Mais il y a une limite, un seuil, là où commence la nuit de l’exclusion, là où la nuit est encore plus nuit. Un réseau peut bien s’étendre à l’infini, mais ou bien on en fait partie, ou bien on n’en fait pas partie. Le code binaire dans ce cas est implacable.

La menace de l’exclusion est en effet l’ombre qui poursuit nos vies mises au travail toujours en mouvement pour entrer sans cesse dans le monde. Il faut en permanence aller vers l’intérieur pour ne pas tomber à l’extérieur. Il faut toujours avancer pour ne pas risquer la déconnexion. Le précaire le sait bien, mais l’ouvrière de l’usine qui va fermer le sait aussi, comme l’immigré qui attend le prochain visa, comme le cadre de plus de 45 ans ou le vieux qui craint le ridicule de sa pension. Nous le savons tous. C’est la face obscure du monde. C’est pour cela que la peur est l’autre phénomène central de la vie contemporaine. La vie mise ainsi en mouvement est le chemin vers l’autoréalisation, mais on avance sous la pression permanente d’une menace : l’exclusion.

Les nouveaux protagonistes sociaux

Etre allé au-delà des transformations du système de production en analysant ce que signifie le fait que nos vies se soient mises entièrement au travail a des conséquences sur la façon d’articuler pensée critique et intervention politique. Cela implique de déplacer l’axe du conflit centré sur le travail et sur les rôles de ses acteurs habituels.

Le dernier acteur, et le plus intéressant, à être apparu en tant que sujet politique lié aux nouvelles formes de travail est la multitude telle que la définit l’ouvriérisme italien. Sujet multiple, contingent, nomade, la multitude s’éloigne de l’Etat, du peuple, de l’usine. Son mouvement est celui de l’exode. Elle ne connaît pas de transcendance, son ontologie est immanente. Elle ne connaît pas d’autre unité que celle de la puissance commune, la puissance de l’intellect, celle d’une faculté qui est pure virtualité : le langage.

Mais, la multitude peut devenir sujet parce qu’elle a confiance dans la dimension du commun et dans le travail comme lieu d’agrégation et de subjectivation politique. En premier lieu, elle est persuadée que la connexion servile à la production et aux relations de domination peut être renversée simplement en s’y soustrayant. Comme si la dimension de la relation préexistait et qu’elle avait été colonisée, capturée, paralysée par le capitalisme. Mais inutile de se rappeler Foucault pour avoir à l’esprit que les relations sociales peuvent aussi être l’œuvre du pouvoir. Et, dans ce cas, nous l’avons déjà dit : la capacité à se connecter, la coopération, l’équipe, la communication permanente reposent sur un lien social, qui, parce qu’il est fait d’isolement et de fragilité nous domine bien avant que nous ayons commencé à parler. Il faut continuer à parler, effectivement, si nous ne voulons pas être expulsés. En second lieu, la multitude en tant que sujet a besoin de croire en la centralité politique du travail. Mais les formes actuelles de l’organisation du travail ne constituent-elles pas le laboratoire principal au sein duquel se nouent les connexions particularisées, ces passwords personnels et intransférables, opaques pour les autres qui nous maintiennent comme employés du tout ?

Comme nous l’avons vu, le nouveau capitalisme construit la relation sociale à partir de l’isolement et de la fragilité de chaque lien : l’isolement dans lequel chacun joue sa relation au tout et la fragilité qui est provoquée par l’ombre de la menace de mort ou de déconnexion qui plane sur ceux qui sont dans le monde. C’est le sens radical de l’affirmation que la vie entière s’est mise au travail. C’est pour cela aussi qu’il est difficile de maintenir l’hypothèse d’un sujet collectif pensé comme un propriétaire « dépossédé » de ses possibles. Chaque vie dans son mouvement vers le monde est passée au premier plan. Chaque vie avec son expérience privatisée et ses peurs occupe désormais le centre de l’intervention sociale.

Pour une politique nocturne

Les nouvelles formes de politisation ont quelque chose à voir avec cette scène sociale où la vie de chacun est le principal champ de bataille et où le possible est non pas une potentialité collective mais un code personnalisé de l’accès au monde. Les nouvelles formes de politisation ne trouvent pas de discours auquel se raccrocher, de processus historique à accomplir ou de conjoncture géopolitique à transformer. Leur point de départ est cette vie, cette vie mise en mouvement que chacun supporte et qui, parfois de façon inespérée, exprime sous une forme collective ses limites. Quand cela arrive, un nouveau processus de subjectivation se met en marche. Chaque vie cesse de fonctionner comme un nœud de plus qui, depuis son isolement, renforce le réseau pour devenir le centre d’un sabotage. La logique politique construite sur des lieux communs, des impuissances et des renoncements s’écroule. Le possible est pensé contre le possible. Les codes d’accès au monde sont violés. La vie commence à être piratée.

« Il nous reste la rage » disait l’une des pancartes en tête de la manifestation qui le 15 février 2003 a rassemblé plus d’un million de personnes à Barcelone contre l’invasion de l’Irak. « C’est votre guerre, ce sont nos morts » ont crié à nouveau des millions d’Espagnols après les attentats du 11 M2. Ce sont deux expressions d’une limite qui marquent le point de rupture et qui réinventent la logique politique : dans le premier cas, on atteint la limite non-négociable de la rage. La rage que chacun sent devient le levier d’une réappropriation de l’espace public qui n’aurait pas pu être possible si elle s’était inscrite dans la logique politique habituelle basée sur un calcul des coûts et des avantages. Dans le second cas, on atteint la limite entre un vous et un nous qui modifie le rôle joué habituellement par la victime. Nos morts ne nous transforment pas en vos victimes ni en vos complices. C’est vous qui vous vous retrouvez seuls avec les guerres et sans morts à rentabiliser. Ces protestations, mais d’autres aussi, sont l’expression d’une nouvelle politique qui ne procède pas de la clarté des identités ni de la lumière de la conscientisation, ni de la promesse d’un jour nouveau. C’est une politique qui descend de la part invisible de la vie, de son obscurité, de son anonymat. C’est une politique nocturne.

Le défi aujourd’hui est d’amplifier et de multiplier ses effets, de les combiner de façon à ce qu’ils ne se perdent pas dans la désagrégation du réseau, et de les amener au-delà d’événements exceptionnels, vers cette quotidienneté dont la politisation part en rencontrant l’isolement et la fragilité de toute relation. Pour cela, les stratégies d’une politique nocturne doivent être au moins doubles : d’un côté il faut se fixer un but absolu non-négociable qui convertisse chaque vie, chacune de nos vies en une exigence inamovible qui détruise le jeu du possible, son système de renoncements et de lieux communs. Ce but à atteindre c’est la citoyenneté universelle et le salaire garanti. Il ne s’agit pas d’une revendication mais de la contestation, au nom de la dignité de chacune de nos vies, de ce qui se présente comme la politique. A la lumière de cette exigence, toute politique qui parle au nom de l’humanité, de ses droits et du bien être devient ridicule. Le politique émerge quand on décide que personne ni ici ni au-delà des frontières ne doit payer de sa vie l’argent dont il a besoin.

La seconde stratégie d’une politique nocturne est liée aux résistances invisibles et anonymes qui se forgent dans l’intimité de ceux qui supportent le poids du monde. Il faut ouvrir nos langues pour qu’elles puissent commencer à résonner. Il nous manque des mots et des concepts nouveaux. Nous avons trop de catégories héritées. C’est pour cela que les rythmes éloquents des casseroles triomphent dans les rues de nombreuses villes. Elles unissent nos résistances isolées et difficiles à partager en une chanson sans parole. Chacun peut ainsi inventer et fredonner les siennes. Ce sont des paroles qui nous disent qu’il faut défier la peur, cesser d’être des différences claudicantes, mettre notre précarité à la dérive, qu’il faut « qu’ils s’en aillent tous »3, que l’on veut vivre. Ce sont les paroles qui indiquent que l’on peut violer les codes d’accès au monde sans attendre demain. La nuit est longue, mais elle est à nous. Il y a le temps, mais il est urgent de pirater la vie.

(1) À partir de la lecture que l’autonomie ouvrière italienne a proposé des Grundrisse de Marx et qui a conduit à une reformulation de l’idée foucauldienne de biopouvoir.
(2) En référence aux attentats du 11 mars 2004 à Madrid.
(3) Slogan de la rébellion du 19/20 décembre de 2001 en Argentine.
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